Il suffit parfois de quelques traits pour retrouver une émotion qu’on croyait oubliée. Un regard qui fuit, un silence dans la cour de récréation, une chanson qui tourne dans la tête : avec Samuel, Émilie Tronche dessine l’enfance sans la rendre plus jolie qu’elle n’était. Elle en retrouve les maladresses, les petites cruautés et les sentiments immenses. Ce qui me touche dans cette série, c’est justement cette économie de moyens. Le dessin paraît presque fragile, mais il sait exactement où aller.
Cinq jours pour trouver une voix
Avant Samuel, Émilie Tronche suit un parcours d’animatrice. Elle se forme à l’Atelier de Sèvres, puis à l’école d’animation d’Angoulême, et réalise notamment Tour de main pendant ses études. Elle participe ensuite à la collection En sortant de l’école, en adaptant un poème de Verlaine. Après plusieurs mois passés sur cette production, elle profite du temps et du matériel disponibles au studio pour tenter autre chose : un petit film, réalisé seule en cinq jours en 2020. Un garçon de dix ans y raconte sa vie à la première personne. Il s’appelle Samuel. Rien ne laisse encore deviner l’ampleur que prendra cette expérience.


Ce délai très court n’est pas un simple détail de fabrication. Il pousse l’artiste à dessiner vite, à conserver l’énergie du premier geste et à ne pas lisser chaque imperfection. Samuel n’a pas besoin d’un univers surchargé pour exister : sa voix, son journal et quelques attitudes suffisent. Tronche publie ce premier essai sur Instagram et Facebook, puis trois autres épisodes. Le public réagit, reconnaît quelque chose de lui-même dans cet enfant un peu perdu, et l’aventure commence à prendre une autre dimension.
L’enfance, sans filtre nostalgique
Samuel a dix ans. Il aime la grande Julie, partage ses journées avec Corentin, trouve Bérénice agaçante et tente de comprendre ce qui se passe en lui. Ces histoires semblent minuscules lorsqu’on les raconte à l’âge adulte. Pour un enfant, elles occupent pourtant tout l’espace. Une amitié qui vacille, un mot mal compris ou une déclaration jamais prononcée peuvent devenir des événements considérables. La série retrouve cette disproportion avec une justesse rare : elle ne se moque pas des émotions de Samuel, elle les prend au sérieux.

Il y a aussi les détails d’une époque : les coiffures au gel, les feuilles Diddl, les chansons que l’on associe immédiatement à un souvenir. Mais Samuel ne fonctionne pas seulement comme une boîte à nostalgie. Ce qui le rend universel, c’est la façon dont Tronche observe les rapports entre les enfants, leur difficulté à dire les choses et leur incroyable capacité à se contredire. On rit parfois d’une situation, puis on se surprend à reconnaître une ancienne blessure. Sous la simplicité apparente, l’écriture sait être très fine.
Quand le mouvement raconte autant que les mots
Chez Émilie Tronche, le dessin n’est jamais séparé du mouvement. Elle s’intéresse aux corps, aux attitudes et particulièrement à la danse. Elle a raconté s’être filmée pour trouver les gestes de ses personnages, comme si elle devait d’abord éprouver physiquement une scène avant de la dessiner. Cela se ressent à l’écran : une démarche hésitante, un bras qui s’agite ou une petite chorégraphie peuvent raconter autant qu’une phrase. L’animation de Samuel conserve une spontanéité précieuse, même après le passage à une production collective. Le trait reste léger, le rythme reste vivant.



Lorsque le producteur Damien Megherbi découvre les premiers films en ligne, il propose de développer la série avec Les Valseurs. Une équipe d’animation se constitue, et Arte accompagne le projet. La série arrive en 2024 sur les plateformes d’Arte, avec des formats pensés également pour Instagram et TikTok. Ce qui aurait pu perdre son charme en grandissant garde pourtant son identité. Les dessins ne cherchent pas à rivaliser avec les productions les plus sophistiquées : ils préservent cette sensation d’un carnet intime qui se met soudain à bouger.
Le succès dépasse vite le cercle des amateurs d’animation. Des adolescents et de jeunes adultes reprennent des dialogues sur TikTok, rejouent les scènes et partagent leurs propres souvenirs. Plus de 25 millions de vues sont annoncées en deux mois. La série circule aussi hors de France, notamment en Espagne, avec des adaptations qui tiennent compte des références culturelles locales. C’est assez beau de voir une histoire si particulière toucher des spectateurs de langues et d’âges différents : le quotidien de Samuel est très précis, mais les émotions qu’il traverse n’ont pas vraiment de frontières.
Du journal animé au papier : laisser parler Bérénice
En mai 2025, Le Journal de Samuel paraît chez Arte Éditions et Casterman. Passer de l’écran à la page n’est pas seulement changer de support : c’est offrir une autre durée à ces confidences. On peut s’arrêter sur un dessin, revenir à une phrase, regarder autrement un visage. Puis l’univers s’ouvre encore avec L’été de Bérénice, annoncé pour octobre 2026, qui donne la parole à celle que Samuel regardait souvent de l’extérieur. Le récit change de point de vue, comme si l’on découvrait que chaque personnage secondaire portait, lui aussi, un monde entier.

C’est peut-être là que réside la plus grande qualité d’Émilie Tronche : elle n’impose pas une grande leçon sur l’enfance. Elle écoute ses personnages, leur laisse le droit d’être maladroits et fait confiance à la force d’un geste dessiné. Samuel nous rappelle qu’une histoire n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être importante. Il suffit parfois d’un cahier, d’une voix et de quelques traits sincères pour réveiller quelque chose que l’on avait gardé au fond de soi.



