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Lewis Carroll : la logique de l’autre côté du miroir

Le Journal

Lewis Carroll : la logique de l’autre côté du miroir

Un lapin blanc pressé, une reine qui distribue les condamnations, un chat dont le sourire reste suspendu dans l’air : il suffit de quelques images pour entrer dans le monde d’Alice. On connaît souvent ces personnages avant même d’avoir lu le livre. Pourtant, derrière cet univers qui semble obéir au hasard se trouve un homme de logique, de chiffres et de démonstrations. C’est ce contraste qui me fascine chez Lewis Carroll : comment un mathématicien a-t-il pu inventer l’un des voyages les plus déroutants de la littérature ?

Un mathématicien nommé Dodgson

Lewis Carroll est le nom de plume de Charles Lutwidge Dodgson, né en 1832 en Angleterre. Il enseigne les mathématiques à Christ Church, à Oxford, et publie des travaux consacrés notamment à la géométrie et à la logique. Sa vie intellectuelle ne se partage pas aussi facilement entre une partie sérieuse et une partie fantaisiste. Les énigmes, les paradoxes et les raisonnements détournés circulent entre les deux. Chez lui, jouer avec les mots ressemble parfois à une autre manière de faire des mathématiques.

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C’est en 1862, lors d’une promenade en barque avec les sœurs Liddell, qu’il raconte une histoire à Alice Liddell et à ses compagnes. Le récit prendra forme dans un manuscrit avant de devenir Alice’s Adventures in Wonderland, publié en 1865. Le livre ne ressemble pas à une leçon déguisée. Il avance par surprises, changements d’échelle et conversations impossibles. Mais chaque absurdité paraît suivre sa propre règle, comme un jeu dont on découvrirait les consignes en cours de partie.

Le merveilleux a ses règles

Dans Alice, les mots se dérobent, les questions changent de sens et les certitudes les plus simples deviennent fragiles. Qui suis-je si je grandis ou rapetisse sans cesse ? Que vaut une règle lorsque celui qui l’énonce la modifie à son avantage ? Derrière l’humour, Carroll s’amuse à déplacer les repères de la pensée. Le lecteur rit, mais il est aussi obligé de réfléchir autrement.

En 1871, Through the Looking-Glass prolonge cette exploration en empruntant notamment la structure d’une partie d’échecs. Le miroir devient un passage vers un monde où les rapports habituels se renversent. J’aime cette idée que l’imaginaire ne soit pas l’opposé de la logique, mais un laboratoire dans lequel on peut la tordre, la tester et la regarder sous un autre angle.

Des mots, des images et un héritage

Carroll pratique également la photographie, notamment le portrait, à une époque où cet art demande patience et préparation. Il accorde une attention particulière à la mise en scène et à la composition. Les images d’Alice, elles, doivent beaucoup au dessinateur John Tenniel, dont les illustrations pour les premières éditions ont contribué à fixer durablement l’apparence du Chapelier, du Lapin blanc et de tant d’autres personnages. Cette rencontre entre un texte foisonnant et un dessin précis participe à la force du livre.

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Mort en 1898, Carroll laisse une œuvre qui continue d’inspirer écrivains, illustrateurs, cinéastes et artistes. Alice n’a pas besoin que tout soit expliqué pour continuer à nous parler. Elle nous rappelle qu’une question absurde peut ouvrir une réflexion très sérieuse, et qu’un simple dessin peut devenir une porte vers un monde entier. Au fond, l’autre côté du miroir n’est peut-être pas si loin : il commence dès que l’on accepte de regarder les choses autrement.