Il y a des dessins que l’on reconnaît avant même de lire une signature. Une silhouette souple, un visage qui semble sur le point de sourire, des cheveux emportés par un mouvement invisible et des couleurs qui se répondent comme dans un rêve. C’est souvent ainsi que je retrouve le travail de Loish, alias Lois van Baarle. Dans ses illustrations, la technique est impressionnante, bien sûr, mais ce n’est pas elle qui me retient le plus longtemps. C’est cette sensation qu’un personnage, pourtant immobile, vient juste de respirer.
Le dessin comme une langue maternelle
Née aux Pays-Bas, Lois van Baarle a grandi entre plusieurs pays, notamment les États-Unis, l’Indonésie, la France et la Belgique. Elle dessine depuis l’enfance, mais c’est à l’adolescence, en découvrant les premiers outils de dessin numérique, qu’un nouvel espace s’ouvre à elle. Elle expérimente avec Photoshop et les communautés de dessin en ligne, à une époque où partager ses images sur Internet ressemble encore à une aventure de passionnés. Plutôt que d’opposer le crayon à l’écran, elle apprend à faire de l’ordinateur un prolongement de son geste.



Elle étudie ensuite l’animation à Gand, puis aux Pays-Bas, où elle obtient son diplôme en 2009. Ce parcours explique peut-être ce que j’aime tant dans ses personnages : ils semblent appartenir à une séquence plus grande que l’image. Une épaule s’incline, une main hésite, une mèche s’envole ; on imagine facilement ce qui vient de se passer et ce qui pourrait suivre. Loish ne cherche pas seulement à dessiner un beau visage. Elle capte un instant, une humeur, une présence.
Des personnages qui vivent par la couleur
Son style est reconnaissable, mais difficile à enfermer dans une recette. Les proportions sont parfois volontairement exagérées, les courbes guident le regard, les textures adoucissent les contours. Les teintes chaudes rencontrent des bleus profonds, des roses ou des verts inattendus. Ses figures féminines ne sont pas des modèles figés : elles semblent traversées par une émotion, une énergie, une fatigue ou une joie discrète. On sent l’influence de l’animation, mais aussi une liberté très personnelle. Dans ses images, la couleur ne remplit pas simplement les formes : elle raconte ce que les mots laissent de côté.


Il suffit de regarder ses croquis pour comprendre que cette douceur apparente repose sur un travail très précis. Avant la lumière et les dégradés, il y a une ligne de mouvement, une attitude, un équilibre entre les masses. Les mains et les regards comptent autant que les visages. Et lorsqu'elle laisse une esquisse inachevée, quelque chose demeure déjà : la personnalité du personnage. C'est ce que je trouve passionnant dans le dessin, cette possibilité de suggérer une vie entière avec quelques traits bien placés.
Du croquis intime aux univers du jeu vidéo

Après ses études, Loish travaille en indépendante sur des projets d’animation, de jeu vidéo et de conception de personnages. Son parcours l’amène notamment à collaborer avec LEGO et Guerrilla Games. Elle fait partie des artistes ayant contribué au développement visuel d’Aloy, l’héroïne de Horizon Zero Dawn. C’est une facette passionnante de son métier : derrière un personnage que des millions de joueurs découvrent à l’écran, il y a des recherches, des silhouettes, des essais de couleurs et des échanges entre artistes. Le dessin préparatoire n’est pas une simple étape invisible ; il participe à donner une âme au monde que l’on explore.
Mais Loish a toujours tenu à préserver un espace pour ses créations personnelles. Ses carnets, ses études et ses peintures numériques racontent une recherche qui n’a pas besoin d’un scénario imposé pour exister. Ses trois livres — The Art of Loish, The Sketchbook of Loish et The Style of Loish — montrent aussi l’envers du décor : les hésitations, les étapes, les choix qui construisent une image. J’aime cette idée qu’une artiste aussi accomplie laisse voir le chemin, et pas uniquement le résultat parfait. Cela rappelle que le style n’arrive pas d’un seul coup : il se cherche, se transforme et se travaille.
Le passage d'un dessin personnel à un univers partagé avec une équipe demande pourtant un autre regard. Dans un jeu, un personnage doit pouvoir exister de face, de profil, en mouvement, sous différentes lumières. Il doit rester reconnaissable tout en répondant à des contraintes techniques et narratives. C'est précisément ce dialogue entre imagination et fabrication collective qui me fascine : les premières recherches ne sont pas des images accessoires, elles deviennent une partie de l'architecture émotionnelle du jeu.
Partager le geste à l’ère des images instantanées
Les réseaux sociaux ont donné à Loish une visibilité internationale, mais elle ne s’est pas contentée d’y exposer des images terminées. Elle partage aussi des tutoriels, des pinceaux numériques, des vidéos de création et des conseils à travers sa communauté et sa Digital Art School. À l’heure où l’intelligence artificielle peut produire une image en quelques secondes, cette attention portée au processus me paraît précieuse. Ce qui me touche chez Loish, ce n’est pas seulement de reconnaître son style au premier regard ; c’est de comprendre qu’il est né d’années d’observation, d’essais et de plaisir à dessiner. Derrière la lumière des couleurs, il y a toujours une main, un regard et une sensibilité singulière.



Il y a aussi une générosité dans cette façon de montrer les étapes. Une image publiée sur Instagram peut donner l'impression qu'elle est née d'un seul geste, alors qu'un dessin se construit souvent par reprises, erreurs et changements d'avis. En dévoilant une partie de ce chemin, Loish rappelle aux artistes débutants que chercher fait partie du métier. Et à ceux qui regardent simplement ses œuvres, elle offre une raison supplémentaire de s'y attarder : voir non seulement ce qui a été créé, mais comment une idée a peu à peu trouvé sa forme.
Crédits photographiques : Toutes les images présentées dans cet article appartiennent à Loish. Tous droits réservés. Retrouvez son travail sur Instagram.



