Il y a quelque chose de troublant dans un visage dont on a oublié le nom. On peut encore en deviner la force, la fatigue, peut-être l’obstination, mais son histoire semble s’être dissoute quelque part entre les pages des livres. C’est précisément à cet endroit que Prune Nourry choisit de travailler. Avec « Visionnaires », présenté au Petit Palais à partir du 20 octobre 2026, elle ne se contente pas de montrer ses sculptures : elle tente de rendre une présence à des femmes qui avaient, elles aussi, consacré leur vie à créer.
Les absentes du musée
À l’origine du projet, il y a un constat qui laisse songeur : dans les collections du Petit Palais, la part des œuvres réalisées par des femmes est infime. Prune Nourry ne transforme pourtant pas ce chiffre en simple slogan. Avec trois historiennes de l’art, elle engage un travail de recherche à partir de photographies, de correspondances et d’archives. Dix-huit sculptrices de la fin du XIXe et du début du XXe siècle reprennent ainsi forme, parmi lesquelles Hélène Bertaux, Käthe Kollwitz, Jane Poupelet ou Nancy Elizabeth Prophet. Ce ne sont pas seulement des noms à réhabiliter : ce sont des trajectoires, des ambitions, des résistances.



Ce qui me touche dans cette démarche, c’est le choix du portrait. Quand une artiste veut parler d’invisibilité, elle pourrait travailler sur le vide ou l’absence. Prune Nourry fait presque le contraire : elle donne des yeux, des traits, une échelle, une place dans l’espace. Elle nous oblige à rencontrer ces femmes comme des personnes avant de les considérer comme des chapitres oubliés de l’histoire de l’art. Et cela change tout. On ne regarde plus seulement une époque ; on regarde quelqu’un.
Sculpter, c’est aussi enquêter
Les bustes naissent de documents parfois incomplets. Il faut interpréter une photographie ancienne, comprendre une posture, imaginer ce que l’image ne montre pas. La sculpture devient une forme d’enquête sensible, à mi-chemin entre précision historique et intuition plastique. Les yeux en marbre, que l’on retrouve au fil du parcours, apportent une étrangeté presque vivante à ces figures. Ils rappellent qu’un portrait n’est jamais une simple reproduction : c’est une rencontre entre le modèle, l’artiste et celui qui regarde.

Ce dialogue avec le passé n’efface pas la singularité de Prune Nourry. Depuis longtemps, son travail interroge le corps, la filiation, la place des femmes et la manière dont les sociétés façonnent nos existences. Ses œuvres ont souvent quelque chose de fragile et de monumental à la fois. Ici, la recherche historique ne vient pas illustrer son propos ; elle nourrit la matière même des sculptures. L’archive devient un geste, le souvenir devient un volume.
Un vaisseau de mémoire devant le Petit Palais
Avant même d’entrer dans le musée, le visiteur rencontre « Mothership », une grande forme hybride qui évoque à la fois un corps maternel et la coque d’un navire. Cette présence monumentale ouvre le parcours comme un signal. À l’intérieur, les portraits se dispersent parmi les collections, les galeries et le jardin. Ils ne sont pas enfermés dans une salle à part, réservée à une histoire parallèle : ils prennent place au milieu des œuvres que le musée a choisi de transmettre. C’est une décision de mise en scène qui a du sens.

J’aime imaginer le regard d’un visiteur venu pour tout autre chose, qui tombe soudain sur l’un de ces visages. Il découvre peut-être une sculptrice dont il n’avait jamais entendu parler, puis remarque une œuvre voisine autrement. Une exposition peut aussi servir à cela : déplacer très légèrement notre manière de voir les collections que nous pensions connaître.
Réparer sans effacer
Il serait trop simple de croire que dix-huit bustes suffisent à réparer des décennies d’oubli. L’histoire de l’art ne se réécrit pas en un week-end, et les obstacles rencontrés par ces femmes ne disparaissent pas parce qu’on leur consacre enfin une exposition. Mais ce projet fait quelque chose de précieux : il remet des visages là où nous avions pris l’habitude de voir des blancs. Il donne envie de chercher leurs œuvres, de lire leurs histoires, de comprendre ce qui a été perdu — et ce qui reste encore à découvrir.

C’est peut-être ce que j’attends le plus d’une artiste : qu’elle me fasse regarder ailleurs que là où mon regard se pose d’ordinaire. Avec « Visionnaires », Prune Nourry ne parle pas seulement des femmes du passé. Elle nous demande qui nous choisissons de voir aujourd’hui, et qui nous risquons encore d’oublier demain. L’exposition est annoncée au Petit Palais du 20 octobre 2026 au 24 janvier 2027.



