Un rouge à lèvres recouvert de cristaux, une assiette qui scintille, des vergetures transformées en constellations : chez Sara Shakeel, les objets les plus ordinaires prennent soudain des airs de trésors. On pourrait croire à un simple effet Instagram, joli et éphémère. Pourtant, derrière cette pluie de lumière, il y a un regard bien particulier sur ce que nous trouvons beau, sur ce que nous cachons et sur les petites choses auxquelles nous ne prêtons plus attention.
Une artiste née sur un écran
Le parcours de Sara Shakeel ne ressemble pas à celui que l'on imagine pour une artiste exposée à l'international. Originaire du Pakistan, elle s'est d'abord tournée vers la dentisterie avant de trouver dans le collage numérique une autre manière de s'exprimer. Ses premières expérimentations circulent sur Instagram à partir de 2016. Elle apprend ses outils au fil de ses essais, superpose des cristaux à des photographies et invente peu à peu une signature que l'on reconnaît au premier coup d'œil. Ce qui n'était au départ qu'une envie de créer devient un langage visuel à part entière.



Le plus amusant, c'est que ses images donnent souvent envie de vérifier ce que l'on voit. Ce rouge à lèvres existe-t-il vraiment ? Ce fruit est-il incrusté de pierres précieuses ? La frontière entre photographie, collage et objet réel devient volontairement floue. Cette petite hésitation est une force : elle nous arrête au milieu du défilement incessant des images, ne serait-ce que quelques secondes. Et sur les réseaux sociaux, réussir à faire regarder plutôt qu'à simplement faire défiler est déjà une forme de victoire.
Faire briller ce que l'on cache
Parmi ses séries les plus marquantes, les images de vergetures recouvertes de paillettes occupent une place particulière. Sara Shakeel transforme ces marques du corps, souvent présentées comme des défauts, en lignes lumineuses qui ressemblent à des cartes du ciel. Le geste paraît simple, mais il inverse le regard : au lieu d'effacer une trace, elle la souligne. J'aime cette idée qu'un détail que l'on voudrait dissimuler puisse devenir le centre même de l'image. Le scintillement n'est plus seulement décoratif ; il raconte aussi une manière plus douce de regarder les corps.
Quand les cristaux quittent l'écran
Le succès numérique aurait pu enfermer Sara Shakeel dans une formule. Mais son univers a progressivement quitté les écrans pour prendre place dans des espaces réels. En 2019, pour la NOW Gallery de Londres, elle imagine The Great Supper : une table, des chaises, de la vaisselle et de la nourriture entièrement habillées de cristaux. Une installation spectaculaire, certes, mais inspirée par quelque chose de très intime : les repas partagés en famille, ces moments où l'on prend le temps de parler et de se retrouver.


Cette œuvre me plaît parce qu'elle donne un autre sens à son obsession de la brillance. Les cristaux ne servent pas seulement à rendre la table extraordinaire ; ils attirent notre attention sur un rituel tellement quotidien qu'on en oublie parfois la valeur. Son travail a aussi croisé la musique, notamment avec la pochette de The Big Day de Chance the Rapper, et s'est développé à travers d'autres installations. La même question revient : comment donner une présence nouvelle à quelque chose que l'on croyait déjà connaître ?
Du buzz à une œuvre qui dure



En août 2026, une exposition à la Tanzara Gallery d'Islamabad rappelle le chemin parcouru depuis les premiers collages publiés sur Instagram. Sara Shakeel n'est plus seulement une artiste dont les images circulent beaucoup : elle construit des espaces, joue avec la mémoire et fait dialoguer le virtuel et la matière. Bien sûr, tout ce qui brille ne devient pas automatiquement de l'art. Mais lorsque l'éclat nous pousse à regarder autrement un corps, un objet ou un souvenir, il se passe quelque chose de plus intéressant qu'un simple effet visuel. Et c'est peut-être là, derrière les cristaux, que se trouve la vraie lumière de son travail.



